INTERVIEW
Dr Avedis
Matikian
Dates clés
1956 : Naissance à Erevan
(Arménie)
1972 : Arrivée à Marseille
1993 : Création de l’ASAF
2013 : Ouverture du CCFA

La cardio, c’était ma spécialité de cœur

Propos recueillis par Nicolas Danchin et Angélique Bironneau et retranscrits par Cindy Patinote.
CORDIAM : Pouvez-vous nous expliquer d’où vous venez, votre parcours. Qu’est ce qui vous a amené jusqu’à Marseille puis à la médecine et à la cardiologie ?
Je vais essayer d’être rapide, parce que c’est un peu loin. Mon histoire se rattache à celle des Arméniens qui vivaient dans l’actuelle Turquie — qui était alors l’Arménie occidentale — et qui, comme mes grands-parents, ont pris le chemin de l’exode après le génocide. Après un long parcours autour de la Méditerranée, ils sont arrivés à Marseille dans les années 1920-1930.

C’était donc le moment où il y a eu une assez grosse vague d’immigration arménienne vers la Méditerranée et particulièrement vers Marseille ?
Oui, le génocide arménien de 1915 a entraîné le déplacement de plusieurs millions de personnes ; beaucoup d’entre eux ont péri, comme vous le savez, et puis d’autres ont survécu et sont installées un peu partout au bord de la Méditerranée… La Syrie, l’Égypte, après la Grèce, et ensuite la France, surtout à Marseille, bien entendu. C’est là qu’on trouve l’essentiel de la communauté arménienne en France.

Qu’est-ce que faisaient vos grands parents alors ?
Mon grand-père était enseignant, et avait des idées de gauche, pour ne pas dire communistes. En 1936 Staline a permis le rapatriement des arméniens dispersés dans le monde en Arménie soviétique. Mon grand-père décide de suivre ce chemin et de partir en Arménie avec ma grand-mère et leurs trois enfants. 20 ans plus tard, la fille cadette de cette famille me mettra au monde. Les autres membres de la famille de ma grandmère sont restés à Marseille. Ils ont évité de justesse de gouter au bonheur du régime stalinien grâce à un code convenu dans les échanges épistolaires. Dans les années soixante après le début de déstalinisation de l’URSS, le rideau de fer s’ouvre partiellement, ma famille décide de retourner en France.

En bref, votre famille a vécu une double migration, 1936 de Marseille vers l’Arménie soviétique, et 30 ans après retour à Marseille.
Exactement. Je suis né en Arménie, forcément, et j’avais 16 ans quand je suis arrivé, en 1972, à Marseille. Depuis, je suis resté à Marseille, et maintenant je suis Marseillais et fier de l’être.

Vous parliez un peu français ou pas du tout ?
J’avais appris un petit peu le français à l’école, mais de façon parfaitement scolaire. Quand je suis arrivé, ça a été un choc, j’ai dû m’adapter. J’étais au lycée en Arménie, j’avais déjà passé mon bac. Quand je suis arrivé, il a fallu que je repasse le bac en France pour pouvoir faire médecine, et je ne parlais pas un mot de français.

En immersion complète d’un coup. Alors qu’est qu’est-ce qui vous a donné envie de faire médecine ?
Ma tante était médecin. Elle était cardiologue. Donc, je n’ai pas eu beaucoup de mérite, j’ai choisi cette voie. Pendant mes études, j’ai voulu faire un tas de spécialités, mais en fait, la cardio, c’était ma spécialité de cœur. Je suis passé par la lignée des CES.

Quand vous êtes-vous installé ?
Dans les années 90. L’installation en cabinet était alors la voie classique pour exercer la médecine. J’étais déjà père de famille et visser sa plaque exigeait une disponibilité quasi permanente. Je n’avais pas beaucoup de temps pour autre chose.

Et Action Santé Arménie ?
Et puis, en fait la 2e étape – celle qui a fait que nous nous sommes rencontrés -, c’est le séisme de l’hiver 1988 en Arménie. Je faisais partie de ces quelques médecins volontaires partis de Marseille avec les marins pompiers pour apporter une aide sur place. On ne peut sortir d’une telle expérience indemne. Au retour, avec plusieurs amis qui étaient de cette mission — dont la seule femme de notre groupe à être venue en Arménie, le Dr Telma Heratchian, anesthésiste réanimatrice —, nous avons décidé de faire quelque chose. On s’est dit : « Bon, on peut les aider. Vu ce qu’on a vu, on ne peut pas rester comme ça. On peut agir. » Voilà, en fait, c’était ça : agir. D’où le mot action. On peut agir, on peut faire des choses. Mais on a mis un certain temps — à peu près quatre ans — pour nous organiser.

Quand vous y êtes allés, pendant le tremblement de terre, ou plutôt juste après, vous faisiez partie d’une organisation, ONG ou plus large ?
Pas vraiment. Aucun des membres, enfin si : un ou deux faisaient partie d’une association de médecins, qui s’appelait — et qui s’appelle encore — l’Union médicale des Arméniens de France. Mais les autres, non. Nous, étions des électrons libres. Nous sommes partis avec les marins-pompiers, grâce à un avion affrété par le maire de Marseille, M. Vigouroux. Il y avait une structure extrêmement bien organisée, tout cela était encadré. Et nous, on était des toubibs, dont une partie parlant l’arménien comme moi, ce qui nous permettait d’être à l’interface avec la population.
Quand nous sommes arrivés, nous avions pris un local qui n’était pas détruit dans la ville de Léninakan actuellement nommée Gyumri. On a installé les tentes, il y avait même un bloc opératoire, donc tout a été aussi bien structuré que possible. Dehors, c’était l’apocalypse. J’en garde beaucoup d’émotion, et même aujourd’hui à chaque fois que j’apprends la survenue d’un séisme quelque part dans le monde je revois les scènes déjà vécues.
Nous sommes restés une dizaine de jours à Gyumri, la deuxième ville d’Arménie ; c’est là que se trouvait l’épicentre. C’était en décembre 1988, nous étions dans un endroit proche de l’enfer, tout était dévasté. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de nourriture, des populations hagardes.

Et au retour ?
C’est toujours émotionnel tout ça. Quand nous sommes rentrés à Marseille, c’étaient les préparatifs de Noël… Le contraste était d’une violence insupportable. Les émotions intenses entrainent parfois des réactions ordonnées et quelquefois utiles.

Vous avez trouvé votre nom d’association, Action Santé Arménie France, tout de suite ?
Non, on a pensé qu’il fallait mettre la chose importante en premier, c’est-à-dire l’action. Il fallait faire quelque chose, il fallait qu’on soit axé sur la santé. Voilà, c’était un petit peu notre corps de métier et notre savoirfaire, enfin notre valeur ajoutée possible avec 2 pays qui nous tiennent à cœur, l’Arménie et la France.
Cette création d’association correspondait à un besoin spécifique, parce qu’on se rendait compte qu’il était possible de faire beaucoup de choses. Donc on a décidé de créer une structure associative, une ONG, pour pouvoir répondre à ce besoin. Cette association n’avait pas de grandes prétentions : on se demandait ce qu’on pouvait apporter. Le savoir-faire. On pouvait apporter la capacité de connaître la santé, de collecter les médicaments, de les trier, de les ranger.
On pouvait apporter la capacité de les envoyer par containers… et mobiliser les gens autour de nous. De fait, quand tu es médecin, c’est toujours pareil, tu as un réseau de gens qui te font une confiance extraordinaire. Ces gens-là, d’horizons différents sont capables de t’aider quand ils pensent que ce que tu fais est bien.

Combien vous avez été au départ pour lancer l’association ?
Trois ou quatre. On était 3 médecins, et puis nos environnements personnels. Trois ou quatre ont eu l’idée, les autres étaient une trentaine à agir. Ce qu’on ne voulait surtout pas, c’est que ce soit quelque chose spécifiquement arménien, comme l’UMAF par exemple (Union des médecins arméniens). C’était la première des conditions. La 2e condition, c’est qu’on ne voulait pas que les membres de cette association soient uniquement du domaine de la santé. Donc il y avait de tout, il y avait des chefs d’entreprises, du monde de la justice, des avocats, des gens qui étaient de tout bord. Ce n’était pas une association de médecins, ce
n’était pas une association d’Arméniens.
L’idée au départ était d’identifier les besoins. Comme je parle arménien, j’arrivais à ressentir un peu les choses sur place. Dans cette association, quand nous évaluions les besoins, nous pouvions dire exactement : « voilà, ce qu’il faut ». L’association a été conçue vers 1992 et formalisée en 1993. Pour rappel, l’URSS s’écroule en 1991 et l’Arménie, comme les 14 autres républiques, devient une république autonome, avec le poids de dizaines de milliers de morts du tremblement de terre, l’arrêt de l’énergie à cause de la fermeture des centrales nucléaires et la guerre du Karabagh.
Le résultat ? Un pays qui avait un niveau de vie, certes pas occidental mais correct : tout le monde étudiait, travaillait et vivait à peu près normalement… et puis d’un coup, plus de travail, plus d’énergie, plus rien.
Il y a eu le collapse complet, avec la guerre à la frontière, sans oublier les réfugiés d’Azerbaïdjan. Dans le conflit Azerbaïdjan–Arménie, il y avait des Azéris qui vivaient en Arménie, mais aussi beaucoup d’Arméniens installés depuis deux ou trois générations en Azerbaïdjan. Ceuxlà ont été chassés et dispersés, surtout en Arménie et
en Russie. Au total, 250 000 personnes sont arrivées en Arménie dans ces conditions dramatiques ; sur une population de 3,5 millions, c’est près de 10 % de la population, c’est colossal.
La première opération a été le lait maternisé amené par un avion en partenariat avec la Croix Rouge des Bouches du Rhône. Nous l’avions collecté en 2 mois pour 1 500 000 francs que la Croix Rouge française a convoyés en Arménie. Après cela, nous avons compris que le vrai besoin était médical : surtout du matériel, du consommable et des médicaments. Donc, de 1993 à 1995, nous avons collecté médicaments, matériel, compresses et autres fournitures, et nous avons envoyé plusieurs containers à un hôpital qu’avait désigné le ministère de la Santé arménien.
En 1995, je me rends en Arménie pour des raisons personnelles, une semaine. Je vais à cet hôpital à
Erevan pour voir comment le matériel était utilisé. Rapidement, je me rends compte que ce n’est pas utilisé de manière optimale. Je n’en dirai pas plus…
De retour à Marseille, nous avions un chef d’entreprise qui mettait à disposition un hangar. Les médecins et professionnels de santé autour de nous triaient les médicaments tous les soirs, après le travail. On a fini par dire stop : on n’allait plus continuer ainsi.

Et pourquoi spécifiquement la cardiologie ?
Le hasard — ne me prenez pas pour un mystique — m’a amené à découvrir la situation de la cardiologie en Arménie. J’étais là, à la demande d’une amie de la famille, pour voir sa mère en réanimation. Un jeune patient de moins de 50 ans arrive pour un infarctus. Je demande au médecin : « Qu’est-ce que vous allez faire ? Un stent ? » J’avais l’impression de parler chinois. Il me répond : « Je vais donner un peu de digitaline. » Là, je deviens fou : il fallait changer les choses.
Il y avait un Américain, Dr Hrayr Hovaguimian, chirurgien cardiaque d’Orlando, envoyé par une fondation pour
faire de la chirurgie des cardiopathies congénitales en Arménie. Un fou furieux : six mois par an à Erevan, vivant à l’hôpital, opérant gratuitement, et six mois à Orlando. Il avait réuni des jeunes désireux d’apprendre la chirurgie cardiaque et la cardiologie. Je lui demande : « Tu ne fais pas de stenting ici ? ». Il me répond : « Comment veux-tu que je fasse ? On a un appareil, une salle d’angiographie qui date de Mathusalem… et personne. »
Alors, avec un des associés de Paul Barragan, Marc Silvestri, Heratchian, l’anesthésiste, l’épouse de Marc,
Annie infirmière, nous partons avec une dizaine de cartons de matériel : stents, ballons… pour réaliser les premières angioplasties à Erevan et dans le Caucase. À l’époque, cela n’existait ni en Géorgie ni en Arménie. Nous donnons les premiers cours, réalisons les premières angioplasties… Et trois jours après, la salle d’angiographie pète ! Une autre salle était en cours d’installation, la pièce n’était même pas finie, pas de fenêtres. Nous avons installé des champs deblocs opératoires, nettoyé le sol dans la nuit… et mis en place un système improvisé pour faire continuer à stenter des patients installés sur un brancard.
Quelques mois plus tard, nous faisons venir le premier cardiologue arménien pour se former avec Paul Barragan. Il reste environ trois mois et demi, apprend à réaliser des coronographies et à poser des stents. L’année suivante, d’autres arrivent : une dizaine de médecins seront formés ainsi, en venant à Marseille plusieurs mois. Voilà l’historique de ce que l’association a fait. Mais former des médecins à une technique mais sans le plateau technique indispensable pour exercer peut devenir rapidement inefficace et démotivant. Or l’hôpital Nork Marash n’était pas en mesure de s’équiper d’une salle de coronarographie.
L’ASAF se voit mise devant une équation d’une autre nature plus concrète et au-delà de ses possibilités financières, celle de trouver des fonds pour financer une salle de coronarographie. Jusque-là l’association utilisait les moyens propres de ses sympathisants et cotisants, mais cela ne suffisait plus pour ce nouvel objectif. Le Conseil départemental des Bouches du Rhône, et son président de l’époque, Jean-Noël Guérini ont eu une écoute bienveillante à notre égard, une fois de plus la confiance était là dans notre action.
L’ASAF a pu bénéficier des subventions de presque 200 000 € du département dans les années 20032005, et ainsi offrir un angiographe mobile qui a permis à Nork Marash de passer un cap et surtout aux médecins de rester travailler sur place.
Promouvoir une nouvelle technique dans un pays aux habitudes et crispations établies fut mouvementé. L’angioplastie sauve des vies, mais il faut la pratiquer correctement. Nous nous heurtions aux « baronnies locales » et à des intérêts particuliers. L’hôpital Nork Marash soignait, mais d’autres hôpitaux d’Erevan restaient immobiles, contrôlés par des hiérarchies locales.
Pour rompre cet obstacle le rôle du chirurgien américain a été déterminant : s’il n’avait pas été là, je n’aurais rien fait de plus, parce qu’il faut qu’il y ait une confiance certaine entre les deux maillons de la chaine humanitaire. Entre le maillon qui offre et le maillon qui reçoit, le maillon le plus faible, c’est celui qui reçoit. Si la confiance n’est pas là, rien n’est pérenne. C’est en tout cas mon expérience.
Pour lutter contre les baronnies locales, la méthode du Dr Hrayr Hovaguimian a été simple mais efficace : former beaucoup de jeunes spécialistes à la technique d’angioplastie et de ne pas les garder dans son hôpital. Résultat ces jeunes médecins maitrisant la nouvelle technique colonisent les autres hopitaux de la capitale et font exploser les verrous. En deux à trois ans plusieurs hôpitaux de la capitale Erevan appliquent la technique d’angiopalstie coronaire transluminale. En Arménie plus exactement dans sa capitale Erevan plusieurs hôpitaux pratiquent la technique d’angioplastie pour traiter les syndromes coronaires grâce à l’ASAF.
Dans l’association, nous étions satisfaits de ces résultats et pour ne rien cacher aussi un peu las des efforts et du temps consentis pour y être arrivés. Mais le Dr Hrayr Hovagumian était très perspicace pour nous convaincre « tu sais les patients venant du Sud, du Syunik, de Goris, arrivent à Erevan avec de telles altérations de leur fonction cardiaque suite à des infarctus que la seule solution que l’on puisse leur proposer reste la transplantation cardiaque, bref aucune possibilité de les soigner. » « Que penserais-tu de mettre une petite unité pour la prise en charge des syndromes coronaire aigus, au moins pour le Sud ? ».
Effectivement, on est à cinq ou six heures d’Erevan, à la frontière avec l’Iran et toute idée de les envoyer à Erevan pour stenter était irréaliste. C’est comme ça que nous sommes partis sur l’idée de faire un centre cardiovasculaire à Goris.
Mais quand je rentre en France avec mon idée, on me prend vraiment pour un aliéné. C’est là que j’ai commencé à côtoyer le monde politique que je ne connaissais pas, que je ne voulais pas connaître. Voilà on tape aux portes à droite à gauche… Je passe les détails et puis on trouve des gens qui nous écoutent, qui nous aident. On tape à la porte du fonds arménien de France qui est une structure qui collecte de l’argent, un peu partout dans le monde et en France en particulier. Et j’ai la chance de connaître le président local du fonds arménien de France, qui s’appelle Levon Djolakian, qui était un notaire qui avait reçu un legs de 500 000 €. Ce leg peut être mis à disposition parce que la santé fait partie des conditions du legs. On part avec ces 500 000 € de base pour pouvoir faire tout un hôpital. J’ai aussi l’écoute du Dr Marc Dupont, qui était le chef de service de la Réa de l’hôpital Saint-Joseph à Marseille. La Fondation Saint-Joseph nous a offert un angiographe qu’il était en train de réformer. On part
avec une idée, 500 000 € pour construire un hôpital, et une promesse d’angiographe de la Fondation SaintJoseph. Et peut-être 20 ou 30 000 € sur le compte de l’association. Je vous passe tout le détail, rencontrer les autochtones, rencontrer le ministre de la Santé d’Arménie, lui dire qu’on veut faire ça, et trouver l’idée de faire… Le fonds arménien voulait un bâtiment antisismique, donc du neuf. Les autorités locales nous proposent un terrain en dehors de la ville. Un de nos membres, Gérard Aloyan, chef d’entreprise dans la construction, fait faire les plans par son ami architecte Pierre Ollvier. Ils viennent sur place et nous font des plans très simples mais parfaitement fonctionnel, au point de servir de modèle pour d’autre construction d’hôpitaux ailleurs.
En 2010 le bâtiment est construit. De 2010 à 2013, on équipe le bâtiment, on le meuble. Le bâtiment fait 1 600 m² sur 2 plans, un sous-sol, avec une réa de 6 lits, une salle d’angio, de quoi faire des consultations (3 salles de consultation), un petit coin de labo, un petit coin de tests d’efforts et une quinzaine de chambres à l’étage.

C’est le seul hôpital cardiologique dans tout le sud de l’Arménie. Tout le Sud est drainé par ce centre qui commence à fonctionner en 2013.
Première angioplastie. Parmi la dizaine de médecins qu’on avait formés, trois acceptent de venir. Mais ça ne dure que 3 mois car ils ne veulent pas quitter Erevan. Donc on repart à la recherche d’un jeune… on trouve un jeune qui faisait son armée, donc le deal c’est qu’on essaie de le détacher de l’armée. Il a fallu que le président de la République de l’époque intervienne. En somme, il faut se battre ici pour trouver des gens qui adhèrent à ton projet et là-bas pour leur faire admettre que c’est indispensable. Le plus difficile a été de trouver des cadres pour le faire fonctionner.
On y allait au moins 4-5 fois avec des cardio interventionnels et copains de Marseille, Pierre Barnay, Marc Silvestri, Paul Barragan, enfin tout ceux qu’on aime. À partir de 2014, ça commence à fonctionner plein pot, les gens nous font confiance, ils arrivent.

Et pour les infirmières, ça n’a pas été difficile ?
La formation des infirmières a été assurée par Anne Marie, mon épouse et Telma Heratchian, mon amie anesthésiste. Elles y ont passé plusieurs mois le temps de former, et de sélectionner notre équipe d’infirmières. L’équipe de jeunes infirmières devait nous permettre de rompre avec certaines habitudes inadéquates en usage sur place. Être un exemple d’exercice médical différent et pour la population et pour les autorités était une ambition pour nous.

Et la prise en charge économique pour les patients ?
Il n’y a pas de Sécu, bien sûr. Pas de prise en charge de la phase aiguë d’infarctus. Si tu ne pouvais pas payer, c’était à l’américaine, tu n’étais pas admis. Nous ne voulions surtout pas faire comme ça : on soigne et après, s’ils peuvent payer c’est bien, s’ils ne peuvent pas payer, on prend en charge d’office la phase aiguë. Ça a fait tellement de bruit au ministère de la santé qu’un an après, en 2014, ils ont participé au programme Stent for Life : l’état commence à prendre en charge dès 2014-2015 un stent pour les phases aiguës d’infarctus dans certaines conditions et ça a sauvé l’hôpital, car sinon il y avait pour 100 à 150 000 € de matériel chaque année. Voilà comment ça a survécu sur le plan économique. Au fur et à mesure du temps, on a appris et on gère ça à distance. C’est un fonds de dotation qu’on a créé en France qui est responsable de la gestion de l’hôpital.

Ça reste géré par vous finalement, par la France ?
Oui, c’était la condition sine qua non. Ce qui est le plus extraordinaire, c’est que cette structure jouit d’une confiance totale, parce que c’est la France : un petit bout de France dans une ville qui s’appelle Goris, dans le Sud de l’Arménie.
Le premier ambassadeur de France à avoir visité le centre a été Jonathan Lacôte qui nous a dit que nous avions créé un bout de France ici ! À la suite de cela, plusieurs acteurs politiques et de France et d’Arménie ont rendu visite à l’hôpital. Cet hôpital a bénéficié de la protection des autorités arméniennes, anciennes et nouvelles. Ils ont mis du temps à comprendre, mais ils ont saisi l’intérêt de cette structure. Actuellement nous avons trois cardiologues interventionnels qui assurent une permanence 7/7 24/24 à tour de rôle.
Au total, nous comptons six cardiologues, deux cardioconsultants et quatre qui travaillent en réanimation.

Certains sont de la région, d’autres viennent d’Erevan. Nos médecins et notre personnel en général sont conscients du fait que la confiance envers les professionnels est un point fondamental. En Arménie, cette confiance est très variable, notre structure du fait de son éthique médicale à la française, jouit d’une confiance telle que parfois, certains patients viennent même d’Erevan pour obtenir un second avis. Depuis 2017, avec Paul Barragan, nous avons voulu créer l’ECCC, Euro Caucasian Congress of Cardiology. Paul a convaincu Alec Vahanian de participer à la première édition en 2007. Depuis cette date le Pr Alec Vahanian est le véritable chef d’orchestre de ce congrès biannuel. L’idée simple de l’ECCC est de réunir dans le même lieu autour des thèmes choisis pour leur actualité et leur intérêt, des médecins de France et d’Europe, leaders dans leurs spécialités et les médecins d’Arménie et de la grande région du Caucase. Organisation de l’Euro Caucasian Congress of Cardiology en Arménie.
Depuis 2007, l’ASAF organise tous les deux ans à Erevan, en collaboration étroite avec le ministère de la Diaspora et sous la haute autorité du conseil scientifique de l’Euro Caucasian Congress of Cardiology. Cette manifestation réunit 300 participants autour d’un plateau de cardiologues de très haut niveau dans le domaine de la cardiologie interventionnelle, venus d’Europe, du Caucase, de la CEI et du Moyen-Orient.

Qui est-ce qui va reprendre après ?
La suite, pour moi… Je pars toujours des besoins. Je regarde. Maintenant, dans la capitale de l’Arménie, dans le domaine de la cardiologie, ils sont bons. Ils arrivent à prendre en charge les patients. Il reste l’étape essentielle : développer une certaine éthique de la médecine. C’est une étape fondamentale, qui commence à faire un peu de chemin. Je ne suis pas complètement pessimiste. Moi, ce qui m’intéresse maintenant, c’est le sud de l’Arménie, qui est, sur le plan géopolitique, crucial pour la survie du pays. S’il n’y a plus de Sud, s’il n’y a plus de frontière avec l’Iran, l’Arménie risque de disparaître. Pour moi, il faut développer une médecine de qualité en général,
pas uniquement de la cardiologie. Il y a eu, je donne quelques chiffres, à peu près 7 000 personnes qui ont pu bénéficier d’une procédure de cardiologie interventionnelle, avec 50 à 60 % de phase aiguë. Voilà l’intérêt du centre en chiffres. Donc qu’est-ce qu’on va faire après ? C’est une question importante et j’y pense régulièrement. L’idée c’est de développer d’autres spécialités. Voilà, je pars du besoin, le besoin qui est parlant, on a perdu des patients par hémorragie digestive. Parce qu’il n’y a personne qui est capable de procéder à une fibroscopie…

Et au niveau de l’Association, des jeunes sont-ils impliqués ?
Absolument. On a quelques jeunes médecins, qui ont des origines arméniennes… Mon idée c’est de lier l’Arménie et la France dans le domaine de la santé au long cours, mais il ne faut évidemment pas que des Arméniens. Il y a beaucoup de plus jeunes que nous, par exemple Pierre Deharo, Pierre Barnay, Lilith Tovmassian. Et puis il y a les enfants des membres de l’ASAF déja sensibilisés par les actions de leurs ainés et surtout motivés à faire le lien.

Comment envisagez-vous le futur ?
Mon idée, c’est de couvrir le plus largement les pathologies en phase aiguë dans la province du Syunik. Les trois grandes causes de mortalité : coronaire, AVC et cancer sont accessibles à une meilleure organisation de leur prise en charge. Pour les cancers, l’accent sera mis sur le diagnostic précoce et la prévention, la phase thérapeutique sera prise en charge dans les centres spécialisés dans la capitale. À cette intention, le CCFA a installé le premier et le seul mammographe de la région qui fonctionne maintenant en partenariat avec tous les programmes préventifs du ministère de la santé. L’étape prochaine est la mise en place d’un stroke center au CCFA.
Grâce à SOS Chrétiens d’Orient nous disposons d’un scanner équipé pour le diagnostic des AVC. Par ailleurs le CCFA vient d’acquérir un angiographe neuf qui permet non seulement de traiter les coronaires mais pourra aussi permettre des interventions neurovasculaires. Ainsi le CCFA couvrira l’essentiel des besoins de prise en charge des trois pathologies les plus mortifères.

C’est tout à fait passionnant. Je vais terminer en vous demandant, est-ce que vous avez des regrets ?
Mes regrets, c’est d’avoir fait les choses au feeling et de m’être trompé sur certaines personnes. Oui, c’est la vraie vie. On a fait confiance à des gens qui ne le
méritaient pas. Mais ça fait partie de nos erreurs. Ce sont des leçons de vie. Et surtout, j’ai un immense sentiment de gratitude : grâce à Alec, Paul et à de nombreux autres amis comme toi, que j’ai eu le plaisir et l’immense honneur de faire découvrir ce petit pays du Caucase.

B COMME BUG INFORMATIQUE


Au fil des années et des progrès scientifiques, la pratique de la cardiologie a considérablement évolué. Aussi bien avec l’échographie cardiaque ou la cardiologie interventionnelle que sur le déroulé pratique de la consultation. Remontons le temps et je vous parle d’un temps que « les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». À la fin des années 70, l’acte cardiologique se résumait à un interrogatoire, une auscultation approfondie, une palpation, une prise de tension au brassard manométrique, un ECG avec poires, ventouses (tenant mal sur les poils), fils, bracelets en caoutchouc, bande de papier thermique qui sortait de l’appareil ECG mono piste associé parfois à un peu de phonomécanographie le tout agrafé dans une petite pochette cartonnée. Enfin quelques secondes de radioscopie. Les résultats de cet examen étaient notés sur un dossier cartonné à plusieurs pans repliables, rangé ensuite par ordre alphabétique dans des tiroirs métalliques.Le cardiologue dictait ensuite sur une bande magnétique, une lettre que la secrétaire munie d’un casque, écoutait et tapait sur une machine à écrire au début mécanique (avec touches enfonçables et chariot émettant un petit cling à la fin de sa course) puis électrique. Elle prenait soin d’insérer dans la machine, sur le ruban, une page blanche pour le correspondant, une feuille carbone puis un double d’un papier pelure plus léger qui irait dans le dossier cartonné. Le praticien indiquait enfin ses honoraires qui étaient réglés soit en espèces soit le plus souvent en chèques. En retour il remettait une feuille de « sécu » de couleur ocre, sortie des imprimeries de Saint Yreix la Perche, dûment remplie avec les actes codifiés de la NGAP. Que reste-t-il aujourd’hui de cette consultation de la « Préhistoire » ? Certes, on interroge toujours (c’est parfois même l’assistant médical qui le fait à la place du cardiologue) on ne palpe plus, on écoute de moins en moins au stéthoscope parfois pas du tout, on prend la tension artérielle avec un brassard électronique.
L’électrocardiogramme est toujours là mais fini les poires, les brins qui s’emmêlent, c’est la pompe qui aspire au bout des électrodes. L’ECG est envoyé dans le dossier patient sur l’ordinateur, plus de papier thermique, une simple page A4 remis au patient. Plus de scopie (heureusement) mais une échographie cardiaque. Une lettre est immédiatement dictée et mise en page par le cardiologue avec un logiciel de dictée vocale (finies les bandes magnétiques pour la secrétaire), insérée instantanément dans le dossier patient et transmise au correspondant directement par mail sécurisé.Plus de feuille de « Sécu » mais une manipulation informatique avec la Carte Vitale du patient. Pour les honoraires quasiment plus d’espèces ou de chèques mais un paiement par carte bancaire (et même par téléphone parfois) et surtout de plus en plus de Tiers
Payant. Pour l’Humain, il reste quelques mots de réconfort, un sourire, une poignée de main, disparus avec les masques anti COVID. « On se reverra dans un
à deux ans ». Le rendez-vous sera pris six mois (voir plus) à l’avance sur un site spécialisé, par le patient ou ses enfants. Aujourd’hui, l’informatique a pris dans la consultation cardiologique (et médicale en général) une place considérable avec cet écran sur le bureau induisant une relation triangulaire avec le patient. Et
qui dit Informatique dit BUG INFORMATIQUE !
Le bug qui déconcentre, fait perdre le fil de la consultation et du temps, pollue la réflexion comme un caillou dans la chaussure ou une épine dans la pulpe du pouce. Appel Téléphonique à la hotline, manipulation sur l’écran, énervement, le tout devant le patient qui compatit gentiment mais qui n’osera pas tout à l’heure vous parler d’un problème personnel qu’il jugera alors anodin par rapport à la « gravité » de votre Bug. Cette place grandissante de l’informatique et de la technique en général dans la consultation est illustrée par la panne de courant qui lorsqu’elle survient, vous ramène à la parole, aux gestes simples comme l’auscultation la prise de TA au brassard, le petit mot manuscrit et le bavardage qui aujourd’hui, compte tenu de la « densité» de la consultation avec l’informatique, l’examen, l’echocoeur, et l’administratif est réduit à la portion congrue. À peine quelques minutes pour entrer un peu dans la vie,le quotidien du patient bref l’Humain. Allez, on a plus le temps, plus de place, il faut passer à la lettre suivante le « C ».

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