Professeur Daniel SIDI Une médecine autrement. La création de l’Institut du Cœur de Maputo.

 

Ce résumé autobiographique pourra être utile à la fois aux jeunes étudiants qui souhaitent faire une carrière académique et aux médecins plus âgés qui veulent donner de leur temps et de leur énergie pour les pays en développement.

 

Les 2 thèmes abordés au cours de cet entretien informel (repas à l’appui… !) se sont concentrés autour de la stratégie de développement professionnel pour faire naître cette nouvelle spécialité de cardiopédiatrie dans les année 80… (Daniel Sidi – Messager et Transmetteur) et autour de la naissance de l’Institut du Cœur de Maputo (ICOR), structure maintenant multidisciplinaire permettant de prendre en charge un bon nombre de pathologies dans un « désert médical », avec compétence, collaboration, développement sur site… (Daniel Sidi – Créateur) 

 

DANIEL SIDI – MESSAGER ET TRANSMETTEUR 

 

Qu’est-ce qui vous a décidé à devenir médecin et à choisir une carrière académique ? 

Je vais te répondre très directement et simplement : c’était pour faire plaisir à mes parents qui, comme beaucoup de juifs immigrés fuyant les pogroms, ont élevé leurs enfants pour devenir médecins (et souvent hospitalo-universitaires). Dans mon cas particulier, la carrière de mon père, immigré de Turquie après le génocide arménien, diplômé de la faculté de médecine de Marseille, a été contrariée par les lois de Vichy qui lui ont interdit d’exercer la médecine et de continuer une carrière hospitalo-universitaire qui s’annonçait brillante. Dès lors ma mission était claire : achever sa carrière en devenant agrégé puis chef de service. 

 

Vous insistez souvent sur vos racines … 

La judaïté a été pour moi un élément important. Elle m’a fait rencontrer beaucoup de professeurs eux même juifs qui m’ont aidé et pris sous leur coupe en raison de mes origines. Ces gens exceptionnels m’ont rappelé certaines priorités de la tradition juive à savoir : 

  1. Donner priorité aux études et au travail 
  2. Se fixer un objectif éventuellement lointain mais ambitieux et toujours agir pour sa réussite 
  3. Se rappeler qu’il est plus important de poser les bonnes questions que d’y répondre 
  4. Bien écouter ses maîtres mais les remettre – et se remettre – en question à tout moment 
  5. Se rappeler que le principal ennemi de la vérité n’est pas le mensonge mais la conviction 
  6. Critiquer, argumenter 
  7. Chérir les exceptions et ne pas tomber amoureux de ses hypothèses 
  8. Anticiper les évènements défavorables (prévoir le plan B) 

 

Et dans ce contrat académique, votre famille ? 

Ma femme a joué un rôle majeur dans ma nomination… Barbara Kugel, fille unique très active dans la communauté libérale juive, concertiste de piano, passionnée de peinture et pratiquant la restauration de tableaux dans un milieu d’antiquaires. Barbara que j’ai épousée le lendemain de ma nomination à l’internat va me donner six enfants. Surtout elle va me libérer de toutes mes contraintes domestiques et éducatives pour que je puisse me consacrer entièrement à ma carrière médicale. Sans elle je n’aurais pas eu la même carrière. 

 

Racontez-moi un peu vos débuts en médecine ? 

On est en 1966. Je suis animé depuis mon enfance par l’esprit de compétition, en particulier dans le cadre de la passion pour le bridge transmise par mon père champion de France en 1936. Cette passion m’a été très utile pour ma carrière car dans le bridge on établit un contrat et le plan de jeu pour le réaliser et c’est ce que j’ai fait tout au long de ma carrière. Le bridge aide également beaucoup pour les questions à choix multiples (QCM) dans lesquelles j’excelle, alors que ma dysorthographie m’handicape pour les réponses rédigées. Ceci me permettra d’être très bien classé au concours d’entrée (4/15 000) qui à l’époque regroupait tous les CHU et ensuite d’avoir été major dans le CHU Lariboisière pour les années 67, 68 et 69 ce qui constitue un avantage considérable car on choisit son service en premier et le staff du service a un a priori très favorable sur vous. Cette période jusqu’à mon internat en 1970 a surtout été marquée par une passion pour la biologie. En particulier mon stage chez Jean Bernard avec le Pr Maxime Seligmann dans le domaine de l’immunohématologie. C’est lui qui m’a poussé à faire en même temps que mes études de médecine des certificats de biochimie et d’immuno-génétique à Jussieu (faculté de science), sous la direction des prix Nobel Jacob et Monod. J’étais également fasciné par un stage de recherche en hépatologie auprès du Pr Benhamou à l’hôpital Beaujon. Enfin j’étais passionné de cardiologie et d’hémodynamique dans le service du Pr Bouvrain avec Robert Slama qui m’a appris à lire un ECG et à raisonner sur les troubles du rythme et par le Pr Gourgon qui m’a initié à l’hémodynamique et à la physiologie et physiopathologie cardiaque. À 19 ans, en 2ème année d’externat, je montais ma première Swan Ganz pour calculer les résistances pulmonaires d’un patient hospitalisé aux soins intensifs. A l’inverse, j’avoue que j’avais du mal à m’intéresser au côté humain et médical des adultes et vieillards hospitalisés qui me racontaient leurs histoires de guerre ou de maternité. C’est finalement mon dernier stage, en pédiatrie, qui m’a permis, grâce au Pr de Paillerets, de pouvoir concilier la médecine et la science. Après la réussite de l’internat au moment de partir au service militaire mon plan (comme au bridge) est donc de devenir agrégé de pédiatrie et le Pr de Paillerets m’assurait que cela devrait pouvoir se réaliser dans son service. 

 

Service militaire ou réformé ?

 La découverte de la médecine clinique et la maîtrise des gestes 

Pas réformé ! Je suis parti comme volontaire à l’aide technique à l’île de la Réunion et à Madagascar. Cette période a été très importante dans ma vie car j’ai pu me décomplexer sur les gestes techniques grâce à un chirurgien malgache, le Dr Pinel, qui m’a appris à faire césariennes, appendicites, réductions de fracture, intubations et trachéotomies. Ainsi libéré de l’acquisition de ces gestes, j’ai pu me consacrer à la réflexion médicale qui est évidemment l’élément essentiel de notre métier. J’ai pu réaliser l’importance de l’approche clinique : celle-ci permet à elle seule de guérir « gratuitement » 90% des maladies curables. Pour passer à 95 %, le coût est multiplié par 10 ; à 97 %, par 20. Cette réfl exion sur le rapport coût/effi cacité des approches thérapeutiques aura une grande importance lorsque je m’investirai dans la médecine humanitaire. 

 

Et votre retour du service militaire ? 

Stratégie pour préparer le futur 

En revenant en 1972, interne à Louis Mourier chez François de Paillerets, les perspectives de carrière hospitalo-universitaire se compliquent : il n’y aura pas de poste pour moi en pédiatrie générale. Il me faut choisir une spécialité. Mon externat m’avait poussé vers 3 disciplines : l’immunologie, l’hépatologie et la cardiologie. Les carrières dans les deux premières disciplines sont bloquées, car chacune a déjà un « poulain ». Je me tourne donc vers la cardiologie pédiatrique : le Pr Kachaner, avec qui je m’entends bien, devrait avoir un poste d’agrégé vers 1986, soit 15 ans plus tard. La lecture du livre rouge d’Abraham Rudolph en 1973 sur l’hémodynamique des cardiopathies congénitales va me convaincre de tenter ma chance chez lui à l’institut cardio-vasculaire de San Francisco, Mecque de la cardiologie pédiatrique. Abraham Rudolph était vraiment un grand bonhomme : c’est lui qui a introduit le cathétérisme cardiaque dans l’équipe de Boston ; c’est ensuite lui qui, chef de service d’Albert Einstein à New York dès 1966, va mettre au point des techniques permettant d’étudier in vivo, sur des brebis enceintes, le développement de tous les aspects de la circulation et de la cardiologie. Il devient l’homme du fœtus ! Ses travaux vont permettre de mieux comprendre le développement du cœur et les cardiopathies congénitales. Mes chances de décrocher un fellowship chez Rudolph sont maigres, mais une lettre de motivation bien ficelée, accompagnée d’une recommandation en Yiddish de ma mère, me fera décrocher cette opportunité exceptionnelle ! Dans cette lettre, ma mère, comme toute mère juive, insiste sur mes qualités exceptionnelles mais aussi sur l’importance de valider un diplôme qui me permette d’exercer aux États Unis ou en Israël (le fameux plan B qui obsède les juifs qui ont connu les pogroms et la shoah). Les conditions sont claires : un engagement de ma part pour 3 ans, une 1ère année financée par moi-même. Le Pr Rudolph ne s’engageait de son côté à me garder que la 1ère année ! Mais c’est une réponse positive. Et nous voilà donc partis pour San Francisco avec ma femme Barbara et mes deux premiers enfants. Nous en aurons deux autres à San Francisco, et deux autres au retour à Paris. 

 

Racontez-moi San Francisco ? 

Le pied intégral, la grande chance de ma vie, mes meilleurs souvenirs. J’étais donc parti pour 3 ans de recherche, mais, après avoir validé les équivalences pour la Californie (3500 QCM pendant 3 jours d’examen sur tous les sujets, optique, physique, statistiques, pharmacologie, psychiatrie etc, représentant 3 h de travail quotidien pendant 6 mois), j’obtiens le diplôme qui me permettra de faire aussi de la clinique pendant mes deux dernières années en Californie (cathétérisme, gardes, réanimation, aides chirurgicales). Ce diplôme donne également la possibilité d’exercer aux États-Unis, en Israël et au Canada (le fameux plan B de ma mère qui m’a permis d’être tranquille sur mon avenir au cas où…). J’ai pu bénéficier de toute la formation académique qu’offrait l’institut cardio-vasculaire de San Francisco avec, en début de fellowship, 3 mois d’enseignement théorique et en particulier statistique pendant qu’on peaufinait mon projet de recherche. il y avait aussi des cours pour apprendre à enseigner, à faire des articles et des abstract, des présentations… Bref on nous préparait à une destinée académique. J’étais devenu spécialiste de la circulation fœtale, de la transition néonatale (HTAP, canal artériel, prostaglandine etc), de l’appréciation de la fonction cardiaque chez le nouveau-né. J’étais également familier de l’hémodynamique non invasive par écho Doppler, enseigné par le Pr Norman Silverman. C’était une période extraordinaire pour la cardiologie pédiatrique et la néonatologie, avec l’enseignement de Julien Hoffman sur l’ischémie myocardique, de Michael Haymann sur la circulation pulmonaire et sur le canal artériel qu’on pouvait pharmacologiquement manipuler (fermer chez les prématurés ou maintenir ouvert chez les cardiopathies congénitales avec atrésie pulmonaire ou aortique et certaines transpositions des gros vaisseaux). On vivait en temps réel ce qui a bouleversé la cardiologie pédiatrique avec les réflexions toujours passionnantes de Rudolph qui avait anticipé l’avenir de la discipline. J’ai aussi vécu les premiers diagnostics prénatals de cardiopathie congénitale grâce au staff quotidien de Norman Silverman qui m’avait d’ailleurs confirmé que mes deux enfants américains Gabriel et Deborah avait un cœur normal in utero. Le Pr Rudolph m’a proposé un poste d’assistant professeur si je ne pouvais pas obtenir mon poste en France. Il semblait cependant plus intéressant pour moi de rentrer et de délivrer un enseignement pointu en cardiologie pédiatrique. Il m’avait assuré de m’aider pour cette tâche et pour ma nomination. Ce qu’il fi t deux ans plus tard en voyant le doyen lors d’une visite à Paris. Plus tard, après ma nomination à l’agrégation, j’ai obtenu sa nomination comme docteur honoris causa de la Sorbonne. Cérémonie très émouvante au cours de laquelle j’ai pu raconter sa vie et ses qualités humaines. Ça a été le discours le plus stressant de ma vie. Au début de ce fellowship au CVRI de San Francisco en 1978, j’ai vécu une expérience très intéressante qui me servira plus tard au Mozambique. Elle concerne la couverture de santé : deux systèmes s’affrontaient : l’assurance via de grandes compagnies pour des coûts exorbitants et celle proposée par la Kaiser Fondation : pas de confort, pas de choix des médecins mais un bon niveau médical pour 100$/mois. Cette expérience avec celle des micros assurances indiennes sont peut-être une des solutions pour la couverture sociale des pays sans Sécurité Sociale. 

 

Et votre retour de San Francisco pour prendre votre poste de CCA ? 

À mon retour des Etats-Unis, je vais donc m’atteler à transmettre tout ce que j’avais appris pendant ce fellowship. Cette période de mon clinicat chez Jean Kachaner a été marquée par une énorme quantité de travail effectué (14h par jour de 6 à 22h). Avec le Dr Laurent Fermont, qui était l’autre chef de clinique, nous avons assuré la surveillance cardio pédiatrique des différentes réanimations et la marche complète du service. Cette énorme charge clinique ne nous a pas empêchés de pratiquer un enseignement de la cardiopédiatrie à tous les niveaux : formation des pédiatres à la cardiologie pédiatrique courante, formation des cardiologues aux malformations cardiaques et à la surveillance des cardiopathies de l’adulte, et formation d’une nouvelle génération de cardiopédiatres pour les deux tiers de la France. Cet enseignement était basé sur de solides connaissances en hémodynamique et en physiopathologie et surtout par une réflexion sur chaque cas particulier sans céder à la fascination des images : toujours se rappeler que l’on soigne des malades et non des maladies et encore moins des images. 

 

Et votre nomination ? 

En 1988, nommé agrégé de Jean Kachaner, je passais l’habilitation à diriger la recherche et décidais précisément d’arrêter la recherche sur l’animal (charge de travail considérable avec peu de résultats en termes de publications). À Necker comme agrégé, j’ai surtout développé l’enseignement y compris à la fac où le doyen Even m’a confié la physiologie cardiaque. 

 

Trois éléments marquants pendant cette période : 

– La création d’une unité médico chirurgicale à Necker avec le Pr Vouhé et le Pr Lecat. 

– L’arrivée de l’obstétrique à Necker et la création d’une unité de cardiopathies graves diagnostiquées en prénatal, permettant une prise en charge immédiate après l’accouchement 

– L’étroite collaboration avec la génétique et les autres unités pédiatriques. 

 

J’ai surtout pu promouvoir des médecins remarquables parmi lesquels je dégagerais Damien Bonnet qui était impressionnant par son intelligence et sa rapidité ; Eduardo Dacruz le meilleur médecin, réanimateur et homme que j’ai connu et qui est maintenant chef de service à Denver et président du groupe des réanimateurs de chirurgie cardiaque aux États-Unis ; et Philippe Bonhoeffer à qui j’ai confié la responsabilité du cathétérisme et qui en 2001 a été l’inventeur du stent valve pulmonaire (valve Melodie) qui a ouvert la voie après Rashkind au cathétérisme interventionnel sophistiqué (dernier progrès significatif en cardiologie avec les ablations de trouble du rythme, selon moi).

 

DANIEL SIDI – CREATEUR 

 

Et votre participation à la Chaîne de l’Espoir ? 

C’est à cette période que j’ai été contacté par le Pr Carpentier pour m’occuper de la formation cardiopédiatrique de l’institut du cœur du Vietnam à Saigon et J’ai intégré alors la Chaîne de l’Espoir… J’ai participé aux missions d’enseignement en particulier au Cambodge où j’ai assuré à la faculté de médecine francophone, l’enseignement de la physiologie cardiaque, de la cardiologie et de la cardiologie pédiatrique. Au Cambodge j’ai pu également observer d’autres O.N.G. en particulier celle de Suisse de Beat Richner, Kantha Bopha. Toutes ces expériences asiatiques m’ont beaucoup appris en termes de médecine humanitaire. J’ai été également très impressionné au moment du tsunami par les O.N.G. en Inde et par le système médical indien des micro assurances. 

 

Qu’est-ce qui a été à l’origine de l’ICOR et quel a été le rôle de la Chaîne de l’Espoir ? 

C’est en 1991 que je rencontre pour la première fois Beatriz Ferreira une des deux cardiologues exerçant au Mozambique. Elle parle français et a ainsi obtenu un stage à l’hôpital Beaujon. Elle souhaite également se former à la cardiologie pédiatrique puisque la moyenne d’âge dans son pays est inférieure à 20 ans. Le Pr Gourgon me l’adresse. Je suis impressionné par les qualités professionnelles et humaines de Beatriz. Nous discutons bien sûr des problèmes de son pays et, à l’occasion d’une consultation où je vois un enfant du Cameroun qui a une maladie particulière qui s’appelle la fibrose endomyocardique, elle me raconte que cette maladie est à l’état endémique dans une des provinces mozambicaines qui a pour particularité de manger presque exclusivement du manioc. En étudiant un peu plus profondément la question on s’aperçoit qu’il y a effectivement un lien entre le manioc et cette maladie, avec le Pr Haddad de l’UNESCO, et nous débuterons rapidement un Twin programme entre la faculté Necker et la faculté Eduardo Mondlane à Maputo pour essayer d’approfondir les causes de cette maladie avec l’espoir de trouver une prévention. Beatriz va faire une thèse de sciences sur le sujet qui lui permettra d’avoir un PhD et de devenir Pr de médecine. Ceci sera crucial pour le futur institut car il lui permettra d’accueillir les étudiants et de former les médecins. Ce programme UNESCO nous donne 25 000 euros, ce qui nous a permis de débuter la recherche, mais a aussi beaucoup servi comme carte de visite pour obtenir des aides de l’Union Européenne et d’autres fondations. Il se trouve que le mari de Beatriz Ferreira, João, était une figure très importante au Mozambique puisqu’il été secrétaire général du Frelimo (Mouvement de libération du pays) puis ministre de l’agriculture et ami proche du président Chissano. A la suite d’une longue discussion avec João, nous entrevoyons la possibilité de créer une véritable structure médicale à Maputo à condition que le gouvernement et le président y soient favorables. Cette structure ne doit pas être publique ou gouvernementale mais émaner de la société civile mozambicaine sous la forme d’une O.N.G. ou d’une fondation à but non lucratif, ce qui lui permettra de ne pas payer de taxe et d’impôts tout en l’autorisant à exercer la médecine, à former des médecins (collaboration avec la faculté) et à avoir une activité de recherche. Et cela sans qu’il y ait de représentant du gouvernement dans son conseil d’administration pour éviter le risque d’appropriation étatique de la structure une fois celle-ci équipée et devenue rentable. Avec le soutien d’Alain Deloche, qui préside la Chaîne de l’Espoir, je propose à Beatriz et Joâo de créer une association (Amigo del Coracao) en étroite collaboration avec la Chaîne de l’Espoir. Nous élaborons un programme qui ressemble un petit peu à celui de l’Institut du Cœur du Vietnam avec une obligation locale de créer un bel institut que la Chaîne de l’Espoir pourrait équiper, tout en assurant la formation du personnel suivant le modèle du Vietnam et du Cambodge. Avec des missions rapprochées pendant 5 ans, nous avions l’espoir de convaincre la population et en particulier la classe moyenne qu’elle pouvait recevoir des soins de qualité sur place. Le modèle économique serait de faire payer les soins des adultes pour avoir les moyens de soigner gratuitement les enfants cardiaques. Pour réaliser tout cela, il faudra du temps, du courage et de la sueur. Après la création de l’association « Amigo del Coracao » en 1993, nous allons mettre presque 5 ans à véritablement entamer le projet de l’institut. 

 

Comment s’est déroulée la phase préparatoire au lancement de l’ICOR ? 

Beatriz est enchantée de ce projet et lorsqu’elle retournera au Mozambique, elle montrera son efficacité, sa fiabilité et son humanité. Rapidement, nous progressons dans l’étude de la fibrose en faisant venir une dizaine d’enfants et en étudiant précisément le type de cette maladie et en particulier les cellules éosinophiles. De mon côté, je donne des cours à la faculté de Maputo en physiologie cardiologie et cardiologie pédiatrique. Je peux ainsi sélectionner les meilleurs candidats pour les faire venir en formation à Necker, où j’ai obtenu de l’APHP un poste de FFI dédié. Il paraît possible de constituer un staff médical et paramédical de qualité au Mozambique en 3 ou 4 ans ; je peux m’engager à former des cardiopédiatres à l’hôpital Necker et à trouver des postes pour former des cardiologues adultes en particulier chez mon ami Alec Vahanian à Bichat. Au bout de cinq ans, on peut réellement penser à la création de l’institut dont les murs seront offerts par un gouvernement Mozambicain toujours favorable au projet. La reconstruction du bâtiment est prise en charge par Amigo del Coracao. Il faut prévoir le programme de formation et les finances nécessaires. Nous repensons à l’idée d’une aide européenne. Puisque le Mozambique est une ancienne colonie portugaise, nous créons une Chaîne de l’Espoir au Portugal avec les Pr Manuel Antunes et Leito Marquès qui prendront des étudiants Mozambicains à l’université de Coimbra. Comme le Mozambique fait partie du Commonwealth nous incluons Chain of Hope avec Magdi Yacoub qui se chargera entre autres de missions de chirurgie et de cathétérisme. Les Suisses se proposent également de participer. Je suis nommé président du board pour diriger les opérations, trouver de l’argent et répartir les tâches. Le président Chissano nous propose de choisir l’endroit qui nous convient. Ça sera un ancien hôpital militaire, 1111 Kenneth Kaunda Blvd, les Champs-Elysées de Maputo. En 2001, 9 ans après la rencontre à Necker avec Beatriz, nous allons donc commencer le projet en créant des blocs opératoires, des lits de réanimation et une petite salle pour recevoir des patients. Pendant la période initiale, l’Institut du Cœur sera exclusivement réservé aux missions de chirurgie et de cathétérisme. Les patients qui pourront bénéficier des gestes de chirurgie et de cathétérisme sont recrutés par Beatriz et un petit groupe de cardiologues. 

 

Quelles ont été les réalisations de l’ICOR depuis sa création ? 

Pendant cette période qui durera environ trois ans, des missions seront organisées tous les trois mois. Je participerai à chacune d’elles pour créer le groupe d’amis de l’institut du cœur qui continuera à aider. En parallèle nous organisons la formation du personnel médical et paramédical à Paris et en particulier un chirurgien, un cathétériseur, deux cardiologues, deux infirmières de réanimation, une panseuse, un réanimateur. Pour cela, nous devons remercier l’ambassade de France et la coopération qui ont financé des bourses d’études pendant 10 ans. Nous obtenons également des aides financières de particuliers comme par exemple Léone Noelle Meyer des Galeries Lafayette qui participe à une mission et continue depuis 20 ans à nous aider financièrement. La fermeture des hôpitaux de Laennec Boucicaut et Broussais nous a permis de récupérer de l’équipement pour les salles d’opération et pour les salles de réanimation. La salle de cathétérisme a été obtenue en grande partie grâce à Marie-Claude Morice qui assurera également dans sa structure privée la formation du Dr Dinesh Jani, le coronarographiste. L’essentiel de la formation s’est fait en France et aujourd’hui encore, on parle français à l’institut. Le club des amis s’est étoffé d’années en années avec des missions de chirurgie d’équipes italiennes et américaines. La suite est la suivante : 2004, l’institut s’ouvre à d’autres disciplines. Visite de Villepin à ICOR. 2008, création de la pharmacie et du laboratoire. Début de la chirurgie par les mozambicains. 2010, création d’un bâtiment de consultations avec un plateau technique de radiologie. 2012, création d’un nouveau bâtiment pour l’hospitalisation. Equilibre financier atteint : achat d’un nouveau scanner et d’une nouvelle salle de coronarographie. 2014, label qualité et conventions signées avec les ambassades, les ONG et les grandes compagnies. 2016, création d’une maison des enfants. L’institut assure gratuitement la chirurgie cardiaque des enfants. 2018, Beatriz est nommée la femme de l’année au Mozambique. 2020, projet d’agrandissement de l’institut devant un taux d’occupation >110%. Ainsi, à partir de 2015, l’équipe mozambicaine opère plus de patients que les missions. Les résultats sont excellents pour les cardiopathies simples d’enfants de 6 kg avec forme régulière de tétralogie de Fallot ou simple communication interventriculaire. En 2018 l’équipe peut proposer la CEC chez les nouveaux nés et plusieurs transpositions simples des gros vaisseaux sont opérées par l’équipe mozambicaine avec succès. Je revois de façon accélérée la progression que nous avons connue au début des années 80 à Necker. Avec la Covid, les missions ont été suspendues depuis deux ans mais le contact par vidéo des patients et les conseils donnés à l’équipe mozambicaine permettent de continuer d’opérer et à donner une autonomie plus grande à l’équipe. On peut ainsi dire que l’institut du cœur a obtenu l’Oscar de la meilleure institution humanitaire en Afrique ICOR est reconnu comme le meilleur hôpital du pays, il assure la formation des cardiologues et des pédiatres. Il a une reconnaissance internationale depuis les articles sur la prévalence du rhumatisme cardiaque et de la fibrose endomyocardique, publiés tous les 2 dans le New England Journal of Medicine. ICOR a maintenant un budget d’environ 30 millions d’euros avec plus de 200 salariés. Ce résultat est dû à l’opiniâtreté du couple Ferreira aidé par les O.N.G., les ambassades et la société civile mozambicaine. On peut espérer que le gouvernement prendra conscience de l’importance d’une protection sociale au moins pour les enfants de moins de 6 ans. La succession de Beatriz semble assurée par les 15 médecins formés grâce aux bourses et qui sont dévoués à l’institut. Je suis fier d’avoir participé à ce projet au sujet duquel Éric Cheysson président de la Chaîne de l’Espoir a récemment dit qu’il s’agissait de la plus belle réussite de la Chaîne. 

 

Conclusion 

 

La 1ère partie de ma carrière hospitalo-universitaire montre l’importance d’avoir dès le départ un projet à long terme ambitieux mais réalisable, en en connaissant les étapes et les obstacles, pour les franchir en gardant le cap. Comme l’importance du plan de jeu au bridge. Elle montre que dans la réussite il faut certes beaucoup travailler, mais aussi bénéficier de l’appui de personnalités et ne pas hésiter à s’ouvrir à eux et demander des conseils ou des appuis. La chance joue un rôle majeur… Mais il faut savoir la provoquer. Il faut aussi être conscient que sur une carrière de 50 ans on évolue et que les centres d’intérêts changent. Savoir arrêter la recherche pour m’occuper de transmission du savoir a été pour moi une décision profitable qui m’a permis de m’accomplir dans des domaines différents et pour moi plus excitants. 

 

En résumé, il faut respecter : 

– la curiosité du jeune chercheur de 20 ans, 

– la créativité de celui de 30 ans, 

– la productivité de celui de 40 ans, 

– la sagesse de celui de 50 ans, 

– l’expérience de celui de 60 ans, 

– après 70 ans, cela dépend ; mais Rudolph, à 98 ans, a toujours de l’imagination… 

 

Y a-t-il retour à l’enfance avec la vieillesse, je m’accroche à cette idée. En ce qui concerne ICOR on ne peut nier que c’est une réussite extraordinaire. La création d’un centre médical de cette qualité qui permet à la classe moyenne des adultes d’être bien soignée et à bon nombre d’enfants de l’être gratuitement, est certainement un modèle à reproduire. Il faut toutefois réaliser qu’il ne règle pas le problème de fond pour les plus pauvres, adultes ou enfants sans cardiopathie congénitale, qui sont laissés à leur propre sort avec une mortalité et une morbidité qui reste très élevée. Un centre pionnier comme ICOR montre qu’en termes de soins, on est capable en Afrique, dans un pays très pauvre, d’atteindre des niveaux extraordinaires de qualité pour des prix raisonnables. En ce sens on redonne espoir et fierté et on peut penser différemment les politiques de santé publique ou privée et par exemple éviter les transferts très coûteux dans les pays riches à la charge de la communauté. Mais on doit réaliser que le soin médico-chirurgical n’est pas le moyen le plus efficace d’améliorer la santé des populations. Une vraie politique de santé doit s’accompagner d’une stratégie de prévention, de détection et de protection sociale pour être vraiment efficace. Dans les pays très pauvres, à la différence de nombreux pays riches où la santé est avant tout financée par l’Etat, il faut, comme en Inde, penser aux micro-prélèvements sur de larges populations (le nombre de bien-portants compensant la modicité des prélèvements). En parallèle, une prévention de bon sens est peu coûteuse (hygiène, sport, vaccinations, éducation scolaire, médecine clinique sans examens complémentaires, traitements locaux peu coûteux). Je repense à un interlocuteur dans une réunion humanitaire qui me faisait valoir que les 2 000 euros de consommables pour guérir un Fallot auraient été mieux employés à créer un puit d’eau potable ; je lui ai répondu que je ne savais pas creuser les puits mais que je ne l’empêchais pas de le faire et qu’assurer l’eau potable me paraissait aussi crucial. À côté d’ONG spécialisées dans le soin, il faut des ONG comme la Kaiser Fondation pour limiter les coûts de santé et permettre à une population plus large de protéger leur famille (ce que j’ai pu faire à San Francisco il y a 40 ans). Somme toute, il faut tenter après avoir réfléchi et savoir échanger avec les autres.

Propos recueillis par Eloi Marijon, HEGP, Paris

Cordiam n°40, JUIN – JUILLET 2021

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