La faim du cannibale

 

Évoquer le cannibalisme dans une revue sur la nutrition et l’alimentation pourrait surprendre mais se justifie en regard des travaux des ethnologues jugeant cette pratique présente tout au long de l’évolution humaine. Reléguée aujourd’hui dans les faits divers à connotation judiciaire ou psychiatrique, l’anthropophagie concernait au début du XXème siècle plus de cinquante millions d’individus surtout répartis en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou dans des îles du Pacifique mais présents dans chaque continent comme le relève Frédéric Lewino dans sa chronique très documentée publiée dans Le Point (2018) : le tour du monde des cannibales. Le mot « cannibale » (selon l’universitaire Franck Lestringant) serait une déformation du mot cariba employé par Christophe Colomb pour désigner les iles Caraïbes peuplées d’anthropophages.

 

Se distinguent trois types de cannibalisme :

 

1. Le cannibalisme rituel, bien affirmé par les analyses des ossements et des lieux d’inhumation dans les périodes paléolithique (Atapuerca – Espagne) et néolithique (Salernes et Jouques – France ; Herxheim – Allemagne), dont le principe était soit de détruire totalement son adversaire soit d’en acquérir les vertus ou les forces naturelles. Le ressort de cette pratique réside dans la haine, la vengeance, la volonté de puissance parfois assortie d’une composante sacrée, la manifestation de respect ou au contraire de mépris . Le remarquable livre de Roy Lewis « Pourquoi j’ai mangé mon père ? » l’illustre parfaitement.

2. Le cannibalisme de survie ou de nécessité a jalonné l’histoire de notre civilisation ; les exemples historiques attestés sont nombreux les plus rapportés se rattachent aux conquistadors, à la Révolution française, à la retraite de Russie (rapportée par Caulaincourt et Boulogne) ou plus récemment celui des rescapés de l’accident d’avion dans les Andes en 1972 (relaté par Piers Paul Read – Les survivants) conduisant le pape Paul VI à prononcer son absolution.

3. Le cannibalisme de pénurie, voisin du précédent, s’en distingue très nettement sur le plan éthique par l’absence de notion de mort imminente et la mise en place de réserves conduisant à la condamnation des coupables de tels actes criminels illustrés par le fi lm déjanté « Ma loute » de Bruno Dumont (2016). Nous ne mentionnerons pas les formes particulières d’anthropophagie concernant des organes spécifiques dans des contextes rituels (foie, cœur…).

 

Le cannibalisme, qui concerne une pratique sociétale avec des règles incluant un rituel et des interdits, se différencie de l’anthropophagie, comportement individuel dénué de références culturelles assimilé à une violence gratuite. Toutefois cette distinction s’est estompée et les deux termes, aujourd’hui, sont assimilables.

Il faut aussi distinguer le cannibalisme quand il se réfère au corps de personnes décédées de celui précédé de la capture et du meurtre de la victime. Sigmund Freud (cité par Martin Monestier), considérant le cannibalisme comme l’un des trois interdits fondamentaux universels (avec l’inceste et le parricide), concède dans une lettre à Pauline Bonaparte « …qu’il y a de bonnes raisons pour qu’on ne tue pas un homme pour le dévorer mais aucune, quelle qu’elle soit, pour ne pas manger de chair humaine au lieu de viande » rejoignant le discours de Jean-Jacques Rousseau qualifiant l’homme carnivore comme cannibale en puissance et validant la démarche cannibale de populations en manque de protéines animales.

 

 

Montaigne, puis plus tard, Voltaire, confrontés à l’existence des cannibales prisonniers et exposés par leurs vainqueurs, soit par des rencontres directes soit par des récits, auront une interprétation beaucoup plus nuancée en refusant d’extraire l’acte de la réalité sociale ou religieuse dans lequel il s’exerce et le comparant sans ménagement aux pratiques de condamnations et de tortures en usage dans leurs propres pays. « C’est la superstition qui a fait immoler des victimes humaines, c’est la nécessité qui les a fait manger » Voltaire.

Pour Jacques Attali, la sédentarisation instaura les conditions de l’évolution des idées pour mettre fin à l’anthropophagie ancestrale.

Présent dans toutes les époques, le cannibalisme est également présent dans tous les lieux. On peut s’inspirer du « Tour du monde des cannibales » déjà cité de F. Lewino pour mentionner, à titre d’exemple, quelques tribus identifiées sur tous les continents avec des références et des pratiques diverses mais une même réalité anthropophagique : Les Chiriguanos de Bolivie, les Niam Niam du Soudan, les Tupinambas d’Amazonie, les Danis de Nouvelle Guinée, les Jagos partis du Congo avec l’obligation faite loi de manger les guerriers adverses, les Bataks de Sumatra (cannibalisme judiciaire), les Tapuias du Brésil, les Gonds de l’Inde… L’Océanie est particulièrement riche en histoire d’anthropophagie ce qui fait dire à Daniel Pardon « Tout le monde a mangé tout le monde »

Cette pratique est présente dès la création du monde. Dans la théogonie d’Hésiode, Cronos, fi ls d’Ouranos, prévenu qu’un de ses enfants le détrônera, les avalera dès leurs naissances et, seul, Zeus échappera à ce sort funeste par la ruse de Gaïa, sa mère.

Dans la légende grecque, où les humains partagent une intimité avec les dieux, s’inscrit le mythe de Tantale, roi de Lydie, familier des Olympiens, condamné à un supplice éternel pour avoir introduit son fi ls Pelops dans un chaudron de préparation d’un repas destiné aux dieux. Ceci rappelle la légende de Saint-Nicolas sauvant du saloir trois enfants ramenés à la vie… Comme d’ailleurs ce fut le cas pour l’enfant Pélops. La tragédie des Bacchantes rapporte la légende cannibale du Roi de Thèbes, Penthée, à l’origine des fêtes Dionysiaques.

L’Odyssée mentionne le peuple anthropophage des Lestrygons dont est issu le cyclope Polyphème auquel se confronta Ulysse.

Hérodote, le père de l’histoire, (5ème siècle av J.C.), fait preuve de compréhension envers les traditions nécrophages des populations consommant les vieillards et les malades. « On ne peut juger les hommes pour ce que leur impose leurs Dieux ». Ce cannibalisme parfois jugé « utile et respectueux », fournira le thème du film « Soleil vert » de Richard Fleischer (1973).

Les Hébreux acceptèrent et justifièrent le cannibalisme obsidional (lors des sièges et en particulier celui de Jérusalem en 70). L’accusation d’anthropophagie marquera le début de la célébration de l’eucharistie, assimilée par Freud à une théophagie : « Mange ceci est mon corps, bois ceci est mon sang » et constituera – entre autres – une justification des premières persécutions sous Néron puis sous Domitien.

Avec les grands voyages débutés au XVe siècle, les peuples mangeurs d’hommes se transforment en une réalité concrète à la lecture des récits de Marco Polo, des carnets de bord des navigateurs, (Magellan, Colomb… parfois français : Champlain instruisant l’Europe de la violence des Iroquois). Les rapports des explorateurs et les journaux des missionnaires relaieront ces mêmes informations. En 1576, Jérôme Cardan, grand esprit de l’époque qualifie la découverte des peuples cannibales comme « l’événement du siècle ».

 

 

Instruit par les légendes grecques et même les textes saints, le monde judéo-chrétien n’était pas dans l’ignorance de cette pratique même s’il la repoussait aux confins du monde.

Tout au long des siècles, de tels usages sont relevés lors des invasions barbares, durant les croisades (lors du siège de Maarat en 1098 ou de celui d’Antioche). Les autorités politiques et religieuses accorderont aux croisés l’absolution pour le cannibalisme et Pierre Lhermitte suggèrera de « manger les Turcs mais sans pain ni sel » lors du siège d’Antioche. Saint Augustin dans la cité de Dieu note que la viande humaine consommée n’altèrera pas la résurrection du corps de la victime.

Ces pratiques atteignent des extrêmes dans la société aztèque relatées dans les écrits contemporains de Bartolomé de Las Casas et en particulier dans celui de Hans Staden arquebusier, allemand naufragé qui échappa à son sort. L’église ne fut pas exempte de critiques et en jugeant déshumanisées ces peuplades non chrétiennes, elle crédibilisa ces coutumes en dépit des efforts de ce même Bartolomé de Las Casas.

Dans son remarquable livre quasi exhaustif sur le cannibalisme, Martin Monestier rapporte des cas d’anthropophagie relevés dans l’histoire de la marine du XIXème siècle, lors des naufrages. Le plus souvent la victime fut le mousse désigné par sa jeunesse et son inexpérience (naufrage de la Félicia – 1875 ; la Victory – 1884 ; le Britania – 1885). Mais l’exemple le plus célèbre reste celui du radeau de la méduse (1816) peint par Géricault dont seulement 15 membres survécurent aux 147 embarqués.

Le XXe siècle n’échappa pas au cannibalisme lors de la longue marche ou de la Révolution culturelle en Chine, de la famine de Russie, du siège de Leningrad, du sinistre pouvoir Khmer au Cambodge, de la famine en Corée du Nord ou des conflits ethniques africains…

Volontairement, nous n’évoquerons pas le chapitre très fourni de l’anthropophagie des faits divers mais, pour l’histoire, nous mentionnerons quelques personnalités ayant connu cette triste fi n en particulier le missionnaire anglais John Williams aux Nouvelles Hébrides, le capitaine Cook en 1860 en Océanie, l’oncle Alexandre de Ronald Reagan mangé par ses frères (question de survie), Michael Rockefeller (fi ls du Vice-Président des USA) en 1961 en Nouvelle Guinée…

Terminons par une mention à l’une de nos lectures d’enfance : l’histoire du petit Poucet, extraite des contes de Perrault, qui sauvera ses frères promis au festin de l’ogre (le mot ogre est une transformation d’Ouïgour désignant les Huns).

Espérant que cette chronique ne vous soit pas indigeste, nous conclurons en citant le médecin-anthropologue, Paul Broca : « Le crime n’est pas de manger l’homme mais de le tuer » et l’anthropologue Claude Lévi-Strauss : « Si toutes les valeurs se valent le cannibalisme ne serait qu’une question de goût ».

 

N°35 – Sept 2020

Jacques Gauthier

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE
Le tour du monde des cannibales ; Frédéric Lewino ; Le Point 2018
Pourquoi j’ai mangé mon père ; Roy Lévis ; Pocket
Les croisades vues par les arabes ; Amin Maalouf ; J.C. Lattes
Cannibales ; Martin Monestier ; Le cherche midi éditeur
Grande et petite histoire des cuisiniers de l’antiquité à nos jours Maguelonne Toussaint-Samat, Mathias Lair ;
Editions Robert Laffont.
Berezina ; Sylvain Tesson Editions Paulsen

Commentaire(0)

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d’intérêts. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer